meets RAS DUMISANI
Jeudi 1 mars 2007

Publié dans : Making History
"Peu importe comment on l'appelle : cannabis, collie, marijuana,lamb's bread ou tampi. C'est juste de l'herbe, c'est juste le génie vert dont on parle. Ce génie existe vraiment et il est vert. C'est lui qui fait pousser l'herbe et fait souffler le vent. Il fait également chanter les enfants et sonner la cloche des écoles. C'est l'arbre de vie : ganja, hallelujah, jahovia"
Lee "Scratch" Perry

Les origines et les raisons du statut ritualiste du chanvre indien dans le Rastafari sont mal connues. Les éthnobotanistes sont d'accord sur le fait que le cannabis n'existait pas naturellement dans l'île. Après, l'abolition de l'esclavage en 1838, les propriétaires terriens et toute la plantocratie cherchèrent une main d'oeuvre à moindre frais et surtout corvéable à souhait. Ainsi, vont s'installer en Jamaïque des travailleurs indiens et africains. Selon Kenneth Bilby, anthropologue des tribus centrafricaines telles que les Balelala, Basakata et les Bakongo usaient du chanvre pour invoquer les ancêtres et/ou les forces surnaturelles. Les Bashikengue fumaient  l'Arbre de Vie au cours de rituels nocturnes. D'autres encore les Kilongos désignaient la plante sous le nom de kaya. Plus troublant encore sont les Baluba du Congo qui renoncèrent à leurs différents fétiches et idoles en érigeant le cannabis comme leur authentique Dieu se définissant eux-mêmes comme "bene riamba", les fils du chanvre. Autre piste qui mérite de s'y pencher : suite à des fouilles archéologiques, il est avèré, qu'aux XIIIème et XIVème siècle en Ethiopie, de nombreux ascètes chrétiens fumaient du cannabis dans des pipes à eaux. Ces mêmes ermites Bahatawi portaient également des nattes fortement semblables aux Dreadlocks.


Parmi la main d'oeuvre en provenance de l'Inde, qui débarque pour la première fois sur l'île dès 1845, on comptait des prêtres tantriques et des ascètes sâdhus qui rendaient grâce à la divinité Shiva en fumant la ganja (terme indien), nourriture divine permettant d'atteindre une forme de quiétude contemplative.

"En fin de journée, les travailleurs rentraient dans leurs baraques situées à proximité de celles des anciens esclaves. Après la toilette et les travaux domestiques, ils s'installaient dans la cour et « leur prêtre » lisait le Ramayana et les légences puraniques. Après quoi, les musiciens entonnaient des chants dévotionnels ou populaires [...]. Chaque week end la communauté tout entière participait aux prières et aux rituels suivis d'un repas, de musique et de danse [...]. Parfois, s'accomplissait une puja secrète pour la déesse Kali. Accompagné de quelques proches et amis, le sacrificateur se rendait à un endroit sauvage où il tranchait la tête d'un bélier d'un seul coup de machette, tandis que s'élevaient les cantiques et mantras à l'attention de Kali. Parfois, on fumait la ganja. Puis, la procession aux cris de « Jai Kali Mai ! », retournait chez ses hôtes où un grand repas de chèvre au curry et de bhang [décoction de cannabis] couronnait les dévotions." 1

Cette culture indienne par le biais des sâdhus, comme l'évoque Hélène Lee, a sans nul doute eu des influences sur Rasta. En effet, en 1935 paraît The promise key chez Hardiney commercial printing, dont l'auteur est un certain GG Maragh (GG le roi, le maharadja). Le nom Maragh est assez courant parmis les indiens en Jamaïque. Ce fameux GG Maragh est Leonard Percival Howell, l'un des tous premiers fondateurs du mouvement et qualifié même de premier Rasta. Alors incarcéré et ses adeptes pourchassés (non seulement par la police mais aussi par la population), il publie sous ce pseudonyme afin d'éviter encore un peu plus les persécutions. En sortant de prison au printemps 1936, il prend le nom de Gangunguru Maragh et sera connu sous le diminutif de Gong (surnom donné également à Bob Marley !). Il est certain que le choix d'un pseudonyme indien, ou du moins qui en possède les consonnances, n'est pas anodin. "La culture indienne est la plus obscure des influences rastas" écrit Hélène Lee. Dès le début de l'arrivée de cette main d'oeuvre indienne, les relations qu'elle entretient avec la communauté africaine furent bonnes et le restèrent : la pénurie de femmes du côté indien va d'ailleurs les pousser à épouser des femmes africaines. Aussi, il est probable voire certain que Howell dès son enfance à Clarendon a côtoyé les indiens et qu'il a goûté très tôt à l' sacrée. D'ailleurs, il attirera beaucoup d'indiens de Saint Thomas qui lui donne la réputation d'être un guerrisseur ; l'un d'eux deviendra même son garde du corps. Ce serait par lui que Howell introduit l'élement indien dans le culte Rasta qu'il appliquera à la communauté du Pinnacle qu'il fonde en 1939 à St Catherine. Il emprunte aux indiens son nom, la prière (un charabia truffé de mots indien et urdu) l' sacrée, la méditation, certains plats et peut être même le " Jai ! " [victoire] que les hindous utilisaient pour saluer les maîtres divins et, qui peut être une piste pour expliquer le " Jah !  " des Rastas [même si une justification biblique est donnée dans l'altération de "Jéhovah"].

Non content de s'approprier leurs rituels, Howell épouse aussi un mode de pensée lui permettant de reconstruire la notion d'identité noire : il trouve chez les indiens "un système philosophique qui résout le dualisme occidentale Dieu/Diable, bien/mal, blanc/noir, ici/au-delà, corps esprit" , et lui permet de structurer la vision Rasta. Cette dualité provoque une discontinuité géographique et historique, une discontinuité sociale et raciale : d'un côté noirs et pauvres, de l'autre blancs et riches, donc puissants. Howell va par le biais de l'élément indien entrevoir une troisième voie : la réconciliation du blanc et du noir. En 1918, en entendant parler des incarnations divines en Inde (Rana et Krishna sont des hommes au karma parfait, des rois sui ont sagement géré leur empire), Howell se procure des ouvrages sur le sujet. C'est en discutant du problème avec ses amis qu'il aurait conçu l'idée d'une incarnation africaine de Dieu comparable à Rana, Krishna ou Boudha (dixit Joseph Hibert, compagnon de Howell). Haile Selassie couronné Rastafari, les africains ont aussi leur incarnation divine et leur Terre Promise.

Si l'héritage indien a été occulté et oublié, il est indéniable qu'il a influencé les principes du Rastafari, et ce par le biais d'Howell aussi dans l'organisation et l'établissement de sa communauté du Pinacle (non loin de St Thomas un des premiers districts des immigrants indiens !) démentelée en 1954 et après dans le quartier de Back O Wall, à l'ouest de Kingston, QG des Rastas du Pinacle. Outre l'usage de la Ganja, les dreadlocks, que certains Elders (anciens) Rastas se souviennent avoir appelés zagavi (de l'indi jalawi), sont probablement inspirées des coiffures des sadhûs indiens. Il en serait de même pour le régime végétarien, Ital, ainsi que pour les restrictions infligées aux femmes durant leurs règles.

Une "légende" Rasta indique que l' de la sagesse poussait sur le tombeau du Roi Salomon, dont faut-il le rappeller, Hailé Selassie serait le descendant en faisant partie de la 225ème dynastie. Cette glorification de l'"Arbre de vie" va à l'encontre de la réglementation prohibitive des autorités jamaïcaines qui se servaient à une période pas si lointaine encore de ce prétexte pour l'emprisonnement massif des membres de la communauté Rasta. La police donna d'ailleurs pour motif de son intervention au Pinnacle en 1954, la consommation et la culture de l' (plus de 4 tonnes y seront découvertes!), culture dont la revente permettait entre autre de s'autosuffire. En fait la consommation est considérée comme une coutume populaire jusqu'en 1924, date à laquelle l'establishment jamaïcain vote la première loi anti-ganja. Tant que l'herbe n'a concerné que les indiens, son usage a été mis au compte de leur folklore. Permettant de tenir la main d'oeuvre tranquille dans les plantations, les planteurs en importent de pleins bateaux à la fin du XIXème siècle. Une commission britanique en 1894, après avoir étudié ses effets sur la population indienne, conclu même à l'inutilité de l'interdire. Les autorités observent que l'usage de la ganja déborde du milieu indien, pour tomber aux mains des gens "dangereux"2 c'est-à-dire les mouvement africains éthiopianistes et athlicans "qui s'en servent pour arracher leurs adeptes à la cape de terreur héritée de l'esclavage"2. Comme Marcus Garvey le répètait, "la peur est l'allier du système". Il faut donc inhiber cet "anti-peur" pour l'establishment, ce relaxant permettant la méditation et la réflexion et la recherche de nouveaux idéaux, de nouvelles alternatives à toute la population de basse condition. Le vote de la Dangerous Drugs Law en 1938 viendra renforcer la première interdiction. En 1958, le gouverneur de la Jamaïque déclarait : "La tendance des Rastafariens à se joindre aux troubles sociaux, aux manifestations, conjuguée à leur addiction à la ganja rend nécessaire une surveillance étroite et constante du mouvement. La possibilité qu'ils invcitent les sans-emplois et les mécontents à la violence ne peut être ignorée". Pour les autorités,  et Rasta constituent une seule et même menace qu'il faut éridiquer au plus vite : arrestations et incarcérations se succèdent.

Dans les faits, l'usage de l' est fortement répendue au sein des couches les plus défavorisées. Si c'est une consommation récréative et festive, mais pour les Rastas elle prend une dimension sacramentelle : création divine, l' de la Sagesse apparait légitimée comme étant à la fois une source d'inspiration et une source d'illumination. Nourriture terrestre et spirituelle, saine pour le corps et sainte pour l'esprit, elle s'inscrit dans la livity Ital, qu'une lecture interlinéaire de la Bible en justifie, en ritualise et en sacralise l'usage :

"Dieu dit : je donne toutes les herbes portant semences qui sont sur toute la surface de la Terre, et tous les arbres qui ont des fruits : ce sera votre nourriture." (Genèse I-29)

"Une fumée monta de ses narines et de sa bouche un feu dévorait, des braises s'y enflammèrent." (Psaumes XVIII-19)

"Les montants des portes vibrèrent au bruit de ces cris et le Temple était plein de fumée." (Isaïe VI-4)

"L'Ange de Yahvé lui apparut, danune flamme de feu, du milieu d'un buisson." (L'Exode III-3)

"Et de la main de l'Ange la fumée des parfums s'éleva devant Dieu, avec les prières des Saints." (Apocalypse VIII-4)

"Et le Temple se remplit d'une fumée produite par la gloire de Dieu." (Apocalypse XV-8)

"Au milieu de la place, de part et d'autre du fleuve, il y a des arbres de Vie (...) et leur feuilles peuvent guèrir les païens." (Apocalypse XXII-2)

"Mieux vaut un repas composé d'herbes, où il y a amitié, qu'un festin de boeuf engraissé par la haine." (Proverbes XV-17)


Les Rastas accordent à la Plante du Salut de nombreuses vertues thérapeutiques, renforçant ainsi les références bibliques. Une expression Rasta ne dit-elle pas "Ganja for the healing of the nations" ? Ainsi l' est stimulateur d'appétit, anti-convulsif, anti-vomitif, antispasmodique; a des effets analgésique et sédatifs, agit contre les glaucomes en réduisant la pression intra-occulaire; a des effets bronchodilatateurs; est un antimicrobien et antibactérien; est un déshinibiteur. Cette médication Rasta se recoupe avec des résultats obtenus par des équipes de chercheurs indépendants. Sous forme de tisane, de décoction ou d'onguent antiseptique, la ganja est également incorporé à la cuisine Rasta  Ital... Ital is vital!

Outre son intéret médicinal, l' prend toute sa dimension sacrée au cours de rassemblement Rastas, les Grounations. Au cours de ces réunions qui s'organisent à certaines dates précises du calendrier tel que l'anniversaire de Son HIM Hailé Selassié I, les frères Rastas prient ensemble au rythme de percussions nyabinghi en citant des textes bibliques , des psaumes... Les frères se passent le chalice, pipe à eau bourrée d' (pure bien sur!) : on peut considérer ce moment privilégié comme l'eucharistie rasta. On est à cet instant au plus prêt de Jah, l'esprit clair et serein, en communion avec tous les frères et soeurs et l'environnement et la nature.

Bien avant que l'usage de la weed ne soit associé aux Rastas, la population yardie (gens du ghetto) connaissait ses vertues médicinales et apaisantes. Ainsi le thème devient ouvertement explicite parmi les artistes et leurs compositions, ce dès les 60's avant même que le Mouvement Rastafari n'imprègne peu à peu le milieu du Reggae. Faut-il rappeler que les Rastas ne sont pas les inventeurs de notre musique préférée, mais qu'ils ont utilisés le Reggae comme moyen d'expression et de diffusion des messages et pensées Rasta. L' étant un élément indissociable de Natty Dread, c'est tout naturellement que l'on aborde le sujet de l' dans la musique...

 

 

 
1  Ajai Mansingh, "Rastafarianism : The indian connection", Sundy Gleaner, 18 juillet 1982,  cité par Hélène Lee, Le premier Rasta, Flammarion, Collection Etonnants voyageur, 1999.

2  Hélène Lee, Le premier Rasta, Flammarion, Collection Etonnants voyageur, 1999, Page 195.
 
 
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... in The Name of His Imperial Majesty  Haile Selassie, King of Kings, Lord of Lords, The Conquering Lion of The Tribe of Judah, Jah Rastafari. 
   
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tiré de l'album
Naturality
sorti en 1979 sur
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