Si 1976 est une année importante dans la carrière de Bob Marley
puisque l’album Rastaman
vibration sera son
plus gros succès
commercial suivi d’une tournée mémorable,
elle a marqué d’une encre indélébile sa vie personnelle...
De retour en septembre de tournée, Marley et son groupe
retrouvent une Jamaïque en proie à un mouvement de violence incontrôlable. Le 19 juin Mickael Manley, premier ministre
P.N.P. depuis 1972, avait décrété l’état
d’urgence face aux luttes politiques qui décimaient la population de Kingston, luttes alimentées
par l’afflux de millier d’armes dans les
ghettos. Pour certains, ces arrivages massifs avait pour origine le cercle
des dealers de ganja qui se faisaient payer en livraison d’armes en provenance de Miami ou de Louisiane, qu’ils échangeaient ensuite contre de l’argent dans tout le pays ; pour d’autres, le J.L.P. d’Edward Seaga, graphé CIAga sur les murs des
ghettos pro P.N.P., les introduisait clandestinement afin d’empêcher l’ « invasion
communiste » de l’île, Manley soutenant la révolution angolaise et entretenant des
relations amicales avec son voisin Fidel Castro. Si cela ne suffisait pas pour attiser les braises du foyer
en fusion qu’était Kingston, le F.M.I. obligeait la
Jamaïque à de strictes restrictions dans ses importations et à baisser son inflation : se nourrir était pour un jamaïcain du ghetto une lutte féroce, certaines denrées de base étant difficiles à
trouver.
A son retour de tournée dans
une capitale surchauffée et dangereuse, désirant suivre la démarche de Steevy Wonder avec qui
les Wailers firent un concert à Kingston en 1975
et qui avait offert la moitié de son cachet à une école yardie pour non et mal voyants, Bob Marley veut organiser un
concert gratuit au parc des Héros
Nationaux afin de remercier toute l’île de son soutien pour le groupe
avec l’idée de promouvoir la paix entre les factions armées. Sous le thème Smile
Jamaica [titre repris pour 2 morceaux que les
Wailers enregistrèrent : une version afro-ska pour Lee Perry et une version plus lente à
Harry J’s studio] et après concertation avec la Jamaica House (QG du premier ministre) et différents artistes tels Burning Spear,
Peter Tosh et Bunny Wailer amenés à s’y produire, c’est le 5 décembre qui est fixé pour l’évènement. Quelques jours seulement après la déclaration de la date du concert, Manley annonce la tenue d’élections anticipées pour le 20 décembre !
Bob Marley était furieux de voir le concert détourné à des fins politiques lui qui en 1972 s’était rangé
du côté de Manley. Cependant le projet était toujours d’actualité malgré les menaces que recevait le groupe pour une annulation pure et
simple du concert.
Au cours des répétitions en vue de Smile Jamaica,
Mickael Manley est venu rendre visite au Gong. Le lendemain, c’était au
tour de Seaga de venir au 56 hope road. Tyrone
Downie, témoins de la scène de se souvenir : « Ce n’était pas une visite de politesse. Seaga a demandé clairement à Bob dans quel camp il était et lui a dit que s’il ne choisissait pas le bon, sous entendu le sien, il lui faudrait
en supporter les concéquences. »2 Toujours selon Downie, après cette
entretien Marley était très troublé : Seaga lui avait fait peur,
surtout qu’ayant des amis dans tous les quartiers de Kingston, sous contrôle du P.N.P. ou
du J.L.P., il ne pouvait faire de choix. Dans cette atmosphère très tendue et dans un contexte tout aussi explosif, si
Rita Marley (membre des I-Threes avec M.Griffith et Judy Mowatt) pensait et avait dit à son mari que le concert était une erreur,
Marcia, elle, avait purement et simplement refusé d’y participer.
Dans la soirée du 3 décembre, les Wailers accompagnés des cuivres du groupe Zap
Pow répètent dans le
studio du 56 hope road. Après avoir travaillé le titre Jah
live, Bob Marley décide de faire une pause vers 20h45 pour aller à la cuisine, tout en laissant le reste des
musiciens poursuivre sans lui. Alors que Up-Sweet, le dealer préféré du Gong et réputé
pour avoir la meilleure herbe de Jamaïque, venait d’arriver, Judy Mowatt enceinte, voulu rentrer chez elle se reposer. Accompagné de l’ingénieur du son Sticko,
Neville Garrick (illustrateur des covers des albums de Marley) la raccompagna à Bull
Ray, les empêchant ainsi de goûter au produit d’Up-Sweet ! Sortant de la propriété un peu
avant 21h, ils croisent Don Taylor, ami et manager des
Wailers, qui entrait. Il avait rendez-vous pour affaire avec Chris Blackwell, patron du
label Island. Ce dernier en retard, Taylor rejoint
Marley à la cuisine. C’est à ce moment que la maison est prise d’assaut par 6 gunmen, entrés dans la
propriété peu après Taylor. Ils font tomber sur les lieux une pluie de balles atteignant Rita à la tête, le manager à la cuisse et au flan et laissé pour mort ; un ami du groupe, Lewis Simpson
est grièvement blessé et Bob
Marley est touché au sternum et au bras
gauche. Tous furent admis à l’hôpital, à l’exception de Taylor que l’on transporte dans un établissement de Miami.
Marley soigné, il fausse compagnie, pour un lieu secret, aux agents de la protection de la Sécurité jamaïcaine dépêchés sur les ordres de Mickael Manley venu lui rendre visite. Le premier ministre tenait impérativement à ce que le concert soit maintenu coûte que coûte ! Mais, si l’on ne
déplorait aucune victime décédée dans cet attentat, ce qui tenait franchement du miracle, rien ne pouvait laisser supposer que les gunmen
ne tenteraient pas une autre action de la sorte afin d’arriver à leur fin : achever Bob Marley !!!
Le groupe arriva en voiture sur le site, escorté de quelques policiers. Après avoir été accueillis par Manley Carlton Barrett, Tyrone Downie
(clavier), Cat Coore, les cuivres de Zap Pow, 5 batteurs rastas des Sons of Negus, les I-Threes amputées de Marcia Griffith et Bob Marley montent sur scène pour ne chanter qu’un seul titre : War , qu’ils
exécutent pour la première en Jamaïque. Au milieu du morceau, Don Kinsey,
autre témoin de l’attentat, monte sur scène et branche sa guitare. Vont suivrent Trench Town Rock, Rastaman vibration,
Want more et
So Jah seh (ce sera l’unique fois que le
groupe jouera ce titre en public). Marley
conclu les 90mn de concert par un geste théâtral : après avoir remonté la manche de sa chemise afin de montrer à tous sa blessure, il plia les genoux façon cow-boy de western et pointa
vers le public 2 doigts comme une paire de colts. Il fit voler ses locks dans un geste victorieux plain d’orgueil…
Le concert achevé, la foule ne se
dispersa jamais aussi vite de mémoire de jamaïcain.
Bob Marley passa la nuit sous bonne garde à Strawberry Hill et à 7h le lendemain, il s’envola avec
Nevill Garrick dans un jet de Blackwell pour les Bahamas, nouveau Q.G. d’Island.
A kingston, différentes rumeurs
circulèrent dans toutes les couches de la société. Pour certains, la
tentative d’assassinat n’avait pas une cause politique : on parlait beaucoup d’une escroquerie montée par Skill Cole, avec les deniers du Gong, au champs de courses de Caymanas Park de Kingston. En effet, à cette période, le footballeur avait quitté le pays avec
un gros paquet de devises : puisque inattaquable, ce serait sur Marley que l’on
aurait voulu se venger. Différentes variantes de cette histoire évoquaient également des traffics d’herbes, de cocaïne et la vengeance d’un gang, ce qui pourrait être confirmé par le fait que
Cole n’ait pas remis ses crampons en Jamaïque durant plusieurs années après
l’évènement.
Plusieurs membres des Wailers obtinrent plus tard des informations selon lesquelles les gunmen n’auraient pas survécus à leur méfait, liquidés par les commanditaires
avant la fin du week-end. Qui croire, quand Don Taylor, dans son autobiographie, relate comment un procès devant une court improvisée
aurait été organisé dans le ghetto en juin 1978 pour juger 3 hommes dont un
certain Leggo Beast que Marley aurait reconnu
être l’un de ses agresseurs. Beast, durant ‘l’audience’ aurait admis avoir bénéficié d’un entraînement
spécial orchestré par des agents de la C.I.A., élément à la véracité quelque peu douteuse au regard de l’extrême fébrilité des tireurs au cours de l’opération
avec aucune victime restée au sol à déplorer ! L’affaire a été classée par les autorités mais la justice du ghetto aurait fait son œuvre puisque les 3 individus auraient été
condamnés à mort. Le président de la cour aurait tendu une arme à Bob afin d’exécuter lui-même la
sentence, ce qu’il refusa. On les aurait retrouvé le lendemain pendu !
Après un peu plus d’une semaine, le 15 décembre (scrutin prévu à l’origine le 20) les électeurs donnèrent à Mickael Manley et son P.N.P. 47 sièges sur les 60 que compte le parlement jamaïcain. Plus de 200 personnes auront péries au cours de l’une des périodes électorales les plus sanglantes et meurtrières de toute l’histoire de la Jamaïque. Il se passera plus d’une année avant que Bob Marley ne pose à nouveau le pied sur son île natale… mais ceci est une autre histoire !
2. in Vibration, n°47 Aôut-Septembre 2002.
Que soit infiniment remercié ROLAND MONPIERRE qui a donné son autorisation de
reproduire cette superbe planche tirée de sa bande-déssinnée Bob Marley, Ed. Eisemusic,
2001.